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  • Natureza é TUDO de bom
    Natureza é TUDO de bom O:)
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  • Muriel Cerf: "Les chiens d’à côté sont bons comme le pain des anges, des épagneuls mélancoliques aux flancs vite battant leur grande chamade d’amour époumonée, eux n’auraient jamais fait de mal à personne. Ceux d’en face, ceux de la maison dont un saule fastueux voile la façade d’une draperie de rameaux enchevêtrés, ceux d’en face, les chiens des Saccard, que des mâtins, dogues trapus au museau plat, tout bave et rage, toute bondissante épilepsie et crocs en dents-de-sabre, cave canem. Ils étaient trois à jaillir dans la rue sous le silence du soleil, à se ruer sur l’homme qui passait, à l’acculer contre un muret, à le flairer puis à s’en détourner sans se l’être disputé, sans que le sang ait coulé. L’homme meurt d’un infarctus du myocarde, c’était notre beau-père, Anton Tcharkov.
    Ils étaient trois chiens noirs, la chaussée fumait sous la canicule, le trottoir était comme un mirage, où l’homme s’est affaissé. La rue était déserte, la scène n’avait duré qu’un instant, avec pour seuls témoins Saskia et moi-même et la femme Saccard, Odette, qui jardinait en l’absence de Saccard mâle, Léon, lequel tapait le carton chez les Roquentin, Rocquencourt ou quelque chose comme ça, au bas de la ville, à son habitude quand il n’y avait pas de foot à la télé, et de rappliquer pompette et de crier, quand là, il y avait de grandes chances qu’il reste sans voix. Pour Saskia et moi, c’était permission de sortie dominicale, on rentrait d’une foire à la brocante lorsqu’on a aperçu le corps assailli, puis la bousculade des chiens répondant à l’appel de la Saccard, puis entendu la sirène des pompiers. Saskia a dit : dommage qu’il ne l’aient pas mangé, les chiens mangent les chiens, puis elle a serré contre elle la poupée ancienne trouvée à la brocante parmi une ferraille inimaginable, elle a dit que ce serait notre fétiche cette poupée avec ses yeux à bascule, ses cils qui cognaient contre ses sourcils, ses boucles blondes, ses joues de chérubin et sa robe de fée. Aujourd’hui, dans notre chambre aux lambris verts, la poupée trône sur le lit de Saskia – poupée et poupon tutélaire à l’adorable, stupide beauté, elle est là à nous tendre ses bras ronds dont le gauche est cassé au poignet, elle est là depuis ce jour de la mort d’Anton Tcharkov, c’était donc un dimanche, on attendait la pleine lune. La poupée, on l’a appelée Molly Dolly Rose.

    Sans doute les chiens ne voulaient-ils que jouer. Il n’y avait ni trace de morsure sur le corps de Tcharkov, ni d’autres témoins que les susmen-tionnés. Les Saccard nous ont dit qu’ils étaient assurés, contre quoi et comme si ça pouvait nous faire chaud ou froid, ils nous ont demandé si nous comptions en référer à la justice, entamer une procédure, ils sont revenus, insistants, sur cette question – qu’avait-on vu au juste ? Saskia a répondu que rien, et rien que leur portail entrouvert, que le cœur de son beau-père avait cédé, qu’il avait des malaises fréquents, que c’était tout – un accident de la rue, de la vie, par un après-midi d’été. Assurés ou non, ils étaient à notre merci, ces Saccard qu’a stupéfiés notre indifférence devant l’accident qui nous laissait seules au monde, avant qu’ils ne se méfient de nous, qu’ils n’aient plus un fil de sec, qu’ils ne fassent abattre les chiens, que le silence du soleil ne retombe sur la rue comme sur une scène escamotée. Parfois, j’aime mieux qu’il pleuve, que rien ne me rappelle ce jour-là, parfois quand j’entends aboyer d’autres chiens alentour, une crise de tétanie me crampe des pieds à la tête, tandis que, par exemple, ma sœur fait bouillir de l’eau pour le thé et chante Que Sera, Sera, What ever will be, will be, The future’s not ours, to see, Que Sera, Sera et ainsi de suite et – je crois que le thé est prêt que nous allons prendre sur la terrasse. Finalement, on a été au regret, pour les chiens, c’est eux qui s’étaient chargés du travail : en apparence, c’était une mort simple et sans apprêt, ce qu’entérina une enquête bâclée à laquelle succéda la rupture d’anévrisme qui condamna Saccard mâle à la chaise roulante où le promène son Odette, là c’est tout un spectacle, voyez la Saccard obèse, le corps matelassé, bourrelets tressautants aux hanches comme montés sur ressorts, rouleaux rosâtres lui garnissant le crâne, ce crâne énorme qu’elle a, et ces bras laiteux, gras et épais chacun comme un jambon de Paris ou un jambon à l’os si vous préférez, rien que de la couenne, tendus pour pousser la chaise de l’handicapé recroquevillé sur lui-même comme un scarabée malade, et tout ça cliquète et vacille à n’en plus pouvoir qu’on se demande dans quel mur ils vont aller, eux, eux qui à la place des dogues ont un roquet aussi malingre que Saccard mâle, couvreur retraité qui nous a un pied dans la tombe depuis qu’il ne peut plus jouer aux cartes avec le Roquentin en se prenant des cuites ni gueuler ni quoi ni que, c’est à peine s’il a encore le don de la parole, quelque part ça ne peut que ravir sa moitié dont, quand elle porte des robes d’été, saison calamiteuse pour les laides, le sein prospère jaillit souvent du soutien-gorge à baleines, plus mordu qu’il est par l’armature que ce chien de Tcharkov par la dent des chiens – et la rue qu’ils arpentent en mettant mille heures pour un kilomètre, cette rue, c’est la nôtre, qui va jusqu’au champ et à la forêt, c’est la rue des fins dernières de Tcharkov – c’est que le crime ne paie pas, dit Saskia, et elle repart dans ses lectures, comme présentement celle de Strindberg, Maison de Poupée, souvent elle laisse le livre ouvert sur la tablette où nous servons le thé, souvent le chat saute sur ses genoux, elle parle au chat comme saint François parlait aux oiseaux ou Alice au lièvre de Mars, elle lui dit attends, laisse-moi tranquille, je réfléchissais – et c’est toujours ce silence comme un tonnerre dans la rue. extrait de Muriel Cerf: Brillants Soleils Editions Ecriture http://www.amazon.fr/Brillants-soleils-Bien-aim%C3%A9es-Muriel-Cerf/dp/2359051962 et tous les bons libraires!
    Muriel Cerf: "Les chiens d’à côté sont bons comme le pain des anges, des épagneuls mélancoliques aux flancs vite battant leur grande chamade d’amour époumonée, eux n’auraient jamais fait de mal à personne. Ceux d’en face, ceux de la maison dont un saule fastueux voile la façade d’une draperie de rameaux enchevêtrés, ceux d’en face, les chiens des Saccard, que des mâtins, dogues trapus au museau plat, tout bave et rage, toute bondissante épilepsie et crocs en dents-de-sabre, cave canem. Ils étaient trois à jaillir dans la rue sous le silence du soleil, à se ruer sur l’homme qui passait, à l’acculer contre un muret, à le flairer puis à s’en détourner sans se l’être disputé, sans que le sang ait coulé. L’homme meurt d’un infarctus du myocarde, c’était notre beau-père, Anton Tcharkov. Ils étaient trois chiens noirs, la chaussée fumait sous la canicule, le trottoir était comme un mirage, où l’homme s’est affaissé. La rue était déserte, la scène n’avait duré qu’un instant, avec pour seuls témoins Saskia et moi-même et la femme Saccard, Odette, qui jardinait en l’absence de Saccard mâle, Léon, lequel tapait le carton chez les Roquentin, Rocquencourt ou quelque chose comme ça, au bas de la ville, à son habitude quand il n’y avait pas de foot à la télé, et de rappliquer pompette et de crier, quand là, il y avait de grandes chances qu’il reste sans voix. Pour Saskia et moi, c’était permission de sortie dominicale, on rentrait d’une foire à la brocante lorsqu’on a aperçu le corps assailli, puis la bousculade des chiens répondant à l’appel de la Saccard, puis entendu la sirène des pompiers. Saskia a dit : dommage qu’il ne l’aient pas mangé, les chiens mangent les chiens, puis elle a serré contre elle la poupée ancienne trouvée à la brocante parmi une ferraille inimaginable, elle a dit que ce serait notre fétiche cette poupée avec ses yeux à bascule, ses cils qui cognaient contre ses sourcils, ses boucles blondes, ses joues de chérubin et sa robe de fée. Aujourd’hui, dans notre chambre aux lambris verts, la poupée trône sur le lit de Saskia – poupée et poupon tutélaire à l’adorable, stupide beauté, elle est là à nous tendre ses bras ronds dont le gauche est cassé au poignet, elle est là depuis ce jour de la mort d’Anton Tcharkov, c’était donc un dimanche, on attendait la pleine lune. La poupée, on l’a appelée Molly Dolly Rose. Sans doute les chiens ne voulaient-ils que jouer. Il n’y avait ni trace de morsure sur le corps de Tcharkov, ni d’autres témoins que les susmen-tionnés. Les Saccard nous ont dit qu’ils étaient assurés, contre quoi et comme si ça pouvait nous faire chaud ou froid, ils nous ont demandé si nous comptions en référer à la justice, entamer une procédure, ils sont revenus, insistants, sur cette question – qu’avait-on vu au juste ? Saskia a répondu que rien, et rien que leur portail entrouvert, que le cœur de son beau-père avait cédé, qu’il avait des malaises fréquents, que c’était tout – un accident de la rue, de la vie, par un après-midi d’été. Assurés ou non, ils étaient à notre merci, ces Saccard qu’a stupéfiés notre indifférence devant l’accident qui nous laissait seules au monde, avant qu’ils ne se méfient de nous, qu’ils n’aient plus un fil de sec, qu’ils ne fassent abattre les chiens, que le silence du soleil ne retombe sur la rue comme sur une scène escamotée. Parfois, j’aime mieux qu’il pleuve, que rien ne me rappelle ce jour-là, parfois quand j’entends aboyer d’autres chiens alentour, une crise de tétanie me crampe des pieds à la tête, tandis que, par exemple, ma sœur fait bouillir de l’eau pour le thé et chante Que Sera, Sera, What ever will be, will be, The future’s not ours, to see, Que Sera, Sera et ainsi de suite et – je crois que le thé est prêt que nous allons prendre sur la terrasse. Finalement, on a été au regret, pour les chiens, c’est eux qui s’étaient chargés du travail : en apparence, c’était une mort simple et sans apprêt, ce qu’entérina une enquête bâclée à laquelle succéda la rupture d’anévrisme qui condamna Saccard mâle à la chaise roulante où le promène son Odette, là c’est tout un spectacle, voyez la Saccard obèse, le corps matelassé, bourrelets tressautants aux hanches comme montés sur ressorts, rouleaux rosâtres lui garnissant le crâne, ce crâne énorme qu’elle a, et ces bras laiteux, gras et épais chacun comme un jambon de Paris ou un jambon à l’os si vous préférez, rien que de la couenne, tendus pour pousser la chaise de l’handicapé recroquevillé sur lui-même comme un scarabée malade, et tout ça cliquète et vacille à n’en plus pouvoir qu’on se demande dans quel mur ils vont aller, eux, eux qui à la place des dogues ont un roquet aussi malingre que Saccard mâle, couvreur retraité qui nous a un pied dans la tombe depuis qu’il ne peut plus jouer aux cartes avec le Roquentin en se prenant des cuites ni gueuler ni quoi ni que, c’est à peine s’il a encore le don de la parole, quelque part ça ne peut que ravir sa moitié dont, quand elle porte des robes d’été, saison calamiteuse pour les laides, le sein prospère jaillit souvent du soutien-gorge à baleines, plus mordu qu’il est par l’armature que ce chien de Tcharkov par la dent des chiens – et la rue qu’ils arpentent en mettant mille heures pour un kilomètre, cette rue, c’est la nôtre, qui va jusqu’au champ et à la forêt, c’est la rue des fins dernières de Tcharkov – c’est que le crime ne paie pas, dit Saskia, et elle repart dans ses lectures, comme présentement celle de Strindberg, Maison de Poupée, souvent elle laisse le livre ouvert sur la tablette où nous servons le thé, souvent le chat saute sur ses genoux, elle parle au chat comme saint François parlait aux oiseaux ou Alice au lièvre de Mars, elle lui dit attends, laisse-moi tranquille, je réfléchissais – et c’est toujours ce silence comme un tonnerre dans la rue. extrait de Muriel Cerf: Brillants Soleils Editions Ecriture http://www.amazon.fr/Brillants-soleils-Bien-aim%C3%A9es-Muriel-Cerf/dp/2359051962 et tous les bons libraires!
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